Détourner, Bifurquer pour réanimer

Petit rappel, cette Mine’chronique est la deuxième d’une série portant sur les bifurcations possibles dans la vie d’un matériau, d’un gisement, d’une ruine à travers cette question :  pourquoi et en quoi le détournement, que se soit  d’usage, de forme ou bien de valeur, peut-il les sauver ? 

réanimer

Ainsi, après avoir abordé le thème de la (re)valorisation (donner de la valeur), nous allons aujourd’hui nous pencher sur le détournement, les bifurcations qui vont permettre une réanimation

Je m’explique : parce que nous n’allons pas parler de réanimation médicale, mais bien entendu de réanimation de matériaux qui se sont (comme) éteints au fil du temps. Je parle de tous ces objets que nous avons abandonnés au fond du placard, de ce tas de gravats laissés au fond du jardin, ou à plus grande échelle de tous ces bâtiments, toutes ces friches abandonnées n’ayant plus d’utilité, d’usage, ni d’usagers. Insuffler un nouveau souffle, c’est ça l’idée, qui renvoie d’ailleurs à une démarche respectueuse (de plus en plus) courante dans le domaine du design d’objet, d’espace et de l’architecture !

Alors comment redonner une place à ces éléments délaissés ? Comment prendre soin de cette richesse matérielle porteuse d’une histoire ? Comment allonger la durée de vie de cet ensemble chargé d’un passé unique ?

En repensant le cycle de vie

Réanimer signifie, premièrement, offrir une nouvelle vie à un ouvrage

Mais pour ce faire, il devient nécessaire de changer notre vision et nos habitudes sur le cycle de vie (comme expliqué dans la précédente Mine’chronique). Il nous faut passer “d’une démarche linéaire (après une première vie, tout s’arrête) à une démarche circulaire, où tout peut recommencer, reprendre forme, être remis en volume, retrouver un usage.” Si nous souhaitons allonger la durée de vie de nos projets, il est nécessaire d’intégrer cette pensée développée par William McDonough et Michael Braungart. Ils la décrivent comme un système passant du principe de “berceau à tombeau” à une économie circulaire renvoyant au principe de “berceau à berceau”.

Et tout d’un coup, un matériau peut avoir une, deux, trois, … vies via la déconstruction, la reconstruction, le démontage, le montage pensée en amont. Les choses doivent être flexibles. Tout cela pour se faire in-situ : chez vous, démonter puis remonter autrement. Ou bien ex-situ !

Comme dans cette scénographie des 5.5 designers :

« Causes toujours ! du hashtag à la rue », où a été anticipé le réemploi des grilles utilisées pour qu’elles soient démontables et reconfigurables. Cela a fonctionné à merveille, puisque l’ensemble des structures ont été réutilisées pour l’aménagement extérieur pérenne de la salle de spectacle Trabendo à Paris La Villette.

Il est temps de mettre de côté la ligne de vie d’un projet, composée classiquement d’un début et d’un point final. Et absolument nécessaire que cette ligne se transforme en cercle ainsi que le point en virgule. La virgule renvoyant aux bifurcations formelles et d’usages, qui prendront place entre les différentes vies.

croquis des différentes possibilités de vie d'un matériau dans le livre matière grise

© Bonnefrite
© Minéka

Pour illustrer ce propos, regardons ce croquis extrait du livre Matière Grise

L’enfouissement et l’incinération illustrés renvoie au cycle de vie traditionnelle : la ligne droite, la matière n’existe plus. Tandis que le recyclage, le réemploi et la réutilisation vont nous permettre de nous rapprocher du cycle de vie circulaire. Mais attention, il existe une hiérarchie : des démarches sont à privilégier comme le démontre si bien l’échelle de Lansink ci-dessous.

Sauf que le recyclage demande de l’énergie (pour transformer, broyer,…) et entraîne ainsi une perte de qualité de la matière. Vous pourrez d’ailleurs retrouver la définition précise dans la Miné’chronique “Les mots du réemploi 2.2”. Ainsi il est préférable d’y privilégier le réemploi1 et la réutilisation2.

Si ces deux dernières démarches ne sont pas possibles alors il sera toujours préférable de recycler plutôt que d’enfouir… 

La prévention illustrée en premier plan, c’est ce que nous faisons là, et c’est ce qui va permettre de privilégier les démarches les plus vertueuses, d’anticiper pour remodeler, reconfigurer et ainsi faciliter ces futures réanimations.

Le projet de la librairie – boutique de la Cité de Sciences et de l’Industrie de Bellastock, riche de bien des façons, permet de concrétiser ces illustrations !

L’objectif a été d’atteindre 80% des volumes de matériaux issus du réemploi par un fléchage ressource / déchet et une méthode d’analyse permettant de réemployer un maximum de matériaux « in situ » (essentiellement le mobilier préexistant).

Bellastock

Premièrement, le réemploi fut la priorité et quand ce ne fut pas possible (les 20% restants) il se sont permis de faire appel à la filière du recyclage (respect de l’échelle de Lansink). Ce qui est génial, c’est que la matière du mobilier initialement présent a pu servir de base au nouveau projet : “rien ne se perd tout se transforme”. En ce sens, nous commençons à bien rentrer dans le schéma du modèle circulaire et non linéaire. Mais ce n’est pas tout. Bellastock a évidemment pensé à l’après, en travaillant le projet avec souplesse et flexibilité. L’agencement à été pensé sous forme d‘îlot modulables, mobiles et reconfigurables. Tout peut être transformé, réaménagé, déplacé afin d’adapter l’espace aux différentes besoins au fur et à mesure du temps.

La création est souple car rien n’est fixe et figé, les possibilités sont multiples et les usages aussi. Le tout peut-être détourné à l’infini grâce à la modularité, aux petites roulettes, aux types d’assemblages employés, …

Une réflexion sur les modes d’assemblages est bien utile pour tout projet, même les vôtres car qui sait ce dont on aura besoin demain ? D’ailleurs, n’hésitez pas à vous renseigner grâce à la lecture de notre livret du Parcours pédagogique où une partie est justement dédiée aux types d’assemblages. 

Bellastock a ainsi esquissé une base pour rendre possible un cycle de vie circulaire afin de « réduire l’obsolescence et le remplacement prématuré du mobilier ». Ici rien n’est imposé, tout est adaptables et appropriables !

En complétant l’existant 

Après avoir intégré ce changement de cycle de vie et les différentes démarches possibles, posons-nous les questions suivantes : Comment réanimer des ouvrages quand la réversibilité n’a pas été pensée en amont ? Comment certains concepteurs ont-ils procédé ? Comment s’en inspirer ?  Car, effectivement, il arrive régulièrement de faire face à des ouvrages du passé qui ont été conçus sur le principe de “berceau à tombeau”. A nous de les faire passer dans le cycle “berceau à berceau”, en n’oubliant pas tout aspect de réversibilité.

Il convient bien évidemment de partir de l’existant. Faire avec ce qui est là pour éveiller notre créativité  (Cf : première partie de la précédente Mine’chronique) ! Pour sauver de l’enfouissement, de l’incinération, du recyclage,  économiser de la matière et réduire l’empreinte carbone (comme dit ci-dessus). Mais cette démarche créative, sachez-le, permet aussi de préserver un patrimoine si les choses sont faites avec un peu de délicatesse et de prise de conscience.

Regardez ce projet intitulé la médecine des objets ou bien aussi Réanim (on est dans le thème) des 5.5 designers. Ici la fonction n’a pas changé, mais le statut oui, grâce à un changement physique. Des compléments d’objets (contemporains), réversibles permettent à ces mobiliers de retrouver leur fonction initiale. On vient compléter un existant, combler les trous, réparer

Cette démarche est aussi possible à l’échelle de l’architecture ! Et ça peut donner des idées 😉 Une référence phare qui illustre bien cette idée de compléter un existant est le musée Kolumba situé à Cologne.

vue générale du musée kolumba
Peter Zumthor, Kolumba Museum, 2007, Allemagne, Cologne.

L’édifice s’est formé sur les fondations d’une ancienne église partiellement détruite lors de la seconde guerre mondiale “laissant des murs extérieurs, le sous-sol de la tour, le hall d’entrée et une statue gothique de Marie et les transformant en ruines.” Le bâtiment contemporain émerge de ces ruines, complète les parois détruites, se dépose délicatement, presque en apesanteur sur ces dernières. En complétant l’existant, l’architecte Peter Zumthor vient protéger ce patrimoine architectural et l’empêcher de disparaître entièrement. Le travail va au-delà des façades. Regardez l’une des salles du musée où une petite parcelle se pose et traverse les fondations historiques, les exposant au plus près des yeux des visiteurs tout en les protégeant de ces derniers.

zoom façade du musée kolumba
vue intérieure du musée kolumba
© Jose Fernando Vazquez

Dans ces deux références, des éléments du passé (mobilier, ruine) cohabitent, se juxtaposent avec des éléments contemporains qui viennent leur redonner une forme pouvant permettre à un ou des usages.

Pour les plus curieux·se, une autre façon de faire est possible !
MOONWALKLOCAL, Chaume Urbain, 2020, St Denis (93)
© Clément Guillaume

Observons ce projet d’une rue couverte en matériaux biosourcés et de réemploi… Ici, le passé et le présent vont plus loin que la cohabitation en se fusionnant ! “La structure bois est réalisée à partir de chêne de réemploi et la couverture en chaume est composée de roseau autoclave, épousant les formes ondulantes de ce ruban végétal au cœur de cet univers minéral.” L‘utilisation d’un gisement de matériaux issus du réemploi, la mise à l’honneur des savoir-faire traditionnels de charpentiers et chaumiers renvoient à des éléments du passé. Cependant, la réponse formelle se détache de la tradition en créant une forme organique, alambiquée sortant de l’ordinaire, du passé, renvoyant donc au contemporain. “Tel un myriapode articulé, cet élément paysager intrigant permet de susciter la curiosité des usagers et de créer un mythe autour ce mille-pattes valorisant la mobilité douce et la rencontre.” Ainsi le passé et le présent se fusionnent, s’hybrident ! Un gisement a été déconstruit pour être reconstruit autrement afin de servir à un ensemble d’usagers.

Pour sauver des matériaux, des gisements, les ruines de l’oubli, il faut donc parfois déroger à l’habituel, sortir des sentiers battus, s’amuser à changer la forme en jouant à combiner, compléter, fusionner et hybrider des éléments du réemploi et contemporains (au besoin) entre eux.

En réactivant les usages

En ce faisant, ruines, gisements et matériaux se réveillent, se réaniment formellement ! Mais cela ne suffit pas, pour que cet ensemble soit sauvé de l’oubli il est bien entendu nécessaire de les réveiller fonctionnellement ! C’est le cycle de vie circulaire : les formes peuvent changer, les fonctions et les publics visés aussi !

Absence d’usages et d’usager.ères = projet éteint = risque de disparition. 

Il est donc temps de réfléchir à une réanimation fonctionnelle qui se doit d’être encore et toujours flexible, souple, adaptable, transformable et réversible !

Ce type de réanimation a d’ailleurs vu le jour dans les actuels locaux de Minéka ! Et oui, je parle bien du Minestock situé au 182 rue de la Poudrette à Villeurbanne. Nous nous y sommes installés en 2019 avec atelier Emmaüs ! Ensuite Baaklava nous a rejoint, à l’entrée du terrain. Cependant, avant, ce n’était pas du tout une matériauthèque en colocation avec une menuiserie et un traiteur mais une tôlerie ! Entre-temps a été aussi présente une entreprise dans le domaine des bateaux. En raison de cet enchaînement d’usage différent, le bâtiment qui nous abrite est toujours debout !

182 rue de la Poudrette, Villeurbanne, 2019
182 rue de la Poudrette, Villeurbanne, 2019
182 rue de la Poudrette, Villeurbanne, 2026
182 rue de la Poudrette, Villeurbanne, 2026

Cette façon de superposer et d’enchaîner avec souplesse sur différents usages au sein d’un même lieu, me fait penser au large principe de tiers-lieux. Ces espaces, dits infinis grâce à leur programmation diverse et souple, se construisent par et pour les usagers. Cet aspect est intéressant à avoir en tête car c’est en s’investissant pour un projet que nous allons faire en sorte de le protéger.

Biennale Urbane, Yes We Camp et Encore Heureux, Caserma Pepe, 2018, Venise
© Cyrus Cornut

Prenons pour exemple l’occupation temporaire de la caserne du Lido à Venise. Ce projet expérimental voit le jour en 2018 pour la 16ème Biennale Internationale d’Architecture. Cette ancienne caserne militaire fut réveillée grâce à la multiplication des usages  et des profils des publics invités en son sein. Artistes, chercheur·ses, architectes et urbanistes ont investi ce bâtiment durant 6 mois. Le but étant de de “l’activer” temporairement, lui redonner vie, “réveillant le puissance endormie d’un lieu pour découvrir son potentiel infini”.

Pour ce faire, concrètement, ont été installées et simplement posées de petites installations frugales, mobiles, pensées par différentes entités !

À leur propre initiative, une multitude de personnes et de collectifs se sont rendu sur place pour explorer de nouvelles façons de l’habiter : Camposaz y a construit des dortoirs, le WIP la dote de toilettes sèches, le Bureau Baroque y érige un bar, Parenthèse a prolongé notre mobilier, 1024 a mis en lumière la caserne pour la soirée d’inauguration…

Une belle expérience de partage, de collaboration et d’entraide qui a permis de mettre en lumière un bâtiment sans le toucher !

Collectif ETC, La salle UN:UN, 2012, Brest

Si vous souhaitez aller plus loin, n’hésitez pas à jeter un petit coup d’œil au projet Un:Un du collectif ETC qui démontre bien, lui aussi, cette idée de se poser dans un lieu, pour le réactiver de part une liberté des usages pouvant y prendre forme ! Entraînant, ainsi, une multiplicité de publics invités et concernés !

Qu’est ce que l’on retient de tout cela ?

Que cette démarche de réanimation revient à modifier le cycle de vie traditionnel d’un projet, en passant d’un cycle linéaire, composé d’un début et une fin, à un cycle circulaire, où un début ouvre vers un autre commencement… Après avoir intégré ce changement, il s’agira de remodeler à partir de l’existant en s’amusant à compléter, à fusionner le passé et le présent pour offrir une nouvelle place à un matériau, un gisement, une ruine. Ainsi, objets et espaces pourront de nouveau être utilisés. Attention, pour que cette démarche se concrétise il est nécessaire de créer en pensant à la réversibilité du projet. Les besoins changent. Il convient donc d’assouplir les usages, de laisser les choses se renouveler au fur et à mesure du temps, par et pour les usagers. Le mot d’ordre : accepter les bifurcations, qu’elles soient formelles, d’usages ou autre. Ne rien fixer ni figer afin de gagner en flexibilité, pour qu’aucun projet ne tombe dans l’oubli mais reste continuellement animé.

Pour la petite anecdote

Vous remarquerez que j’écris souvent contemporain et non moderne comme nous en avons l’habitude. En effet, ce dernier renvoie véritablement aux années 1920/1930 avec le fameux mouvement moderne dans le domaine du design, de la création et de l’architecture.

  1. « toute opération par laquelle des substances, matières ou produits qui ne sont pas des déchets sont utilisés de nouveau pour un usage identique à celui pour lequel ils avaient été conçus. » ↩︎
  2. “toute opération par laquelle des substances, matières ou produits qui sont devenus des déchets sont utilisés de nouveau.” ↩︎
Les références de cette miné’chronique