C’est parti pour la troisième Miné’chronique de la série “Détourner, Bifurquer pour…” en se posant toujours la même question : pourquoi et en quoi le détournement, que ce soit d’usage, de forme ou bien de valeur, peut-il sauver des matériaux, gisements, ruines… ? à travers un autre regard.
(re)connaître
Et oui, comment reconnaître la pratique du réemploi ? Quand je parle de reconnaissance j’entends “visibilité” de la pratique. Faut-il la mettre en avant, l’exposer, la signaler ? Faut-il la rendre désirable afin de la démocratiser auprès de tous·tes ? Faut-il la rendre de plus en plus ordinaire ? Finalement, comment faire accepter la pratique du réemploi ? Comment faire en sorte que chacun adhère à cette démarche (vertueuse) et l’intègre dans tous projets ?
En prenant conscience des réticences existantes
Pourquoi cette question ? Parce que des réticences existent quant à l’idée de recourir au réemploi dans certains projets, autant par des professionnel·les de la construction et de la création que par des particulier·ères.
Bien souvent, le réemploi est freiné par des résistances culturelles et psychologiques.
Mahamat-Saleh ABDOULAYE, L’ancrage territorial pour un réemploi désirable, août 2025, dossier construction 21
Il est ainsi nécessaire de prendre conscience, d’écouter et assimiler ces croyances pour sensibiliser les publics sceptiques, dans le but de leur faire comprendre, accepter et même désirer cette démarche écologique, économique, patrimoniale, esthétique…
Mais alors, quelles sont ces réticences psychologiques qui dépassent l’ordre du technique ?
Une histoire d’image ! Une peur présente notamment chez la maîtrise d’ouvrage. Cette dernière craint qu’utiliser des matériaux issus du réemploi dans son projet, de logement par exemple, soit vu comme de la négligence voire même une forme de déclassement. En effet, des matériaux, mobiliers et autres réemployés peuvent témoigner de petites marques d’usures, mais qui n’auront pas de conséquences sur l’usage.
Chez Minéka, par exemple, nous ne récupérons que des gisements complets et fonctionnels, qui ne sont ni endommagés, ni contaminés ! Cela signifie, qu’avant de vous proposer les matériaux disponibles au stock, nous faisons un tri dans ce que nous récupérons. C’est notre travail de repérer et de vous proposer des gisements réellement réemployables.

J’aimerais aussi vous partager une idée commune chez les acteur·ices du réemploi, concernant les traces d’usures. Il faut les voir comme des marques du temps qui témoignent d’une histoire, de petites anecdotes, de la provenance, rendant le matériau que vous avez chez vous unique. C’est tout de même plus insolite de savoir que son meuble de salle de bain provient d’un château ou bien d’un tournage de film, que de n’importe quel magasin de bricolage ou d’ameublement, de fast-déco… Et bien évidemment plus vertueux et écologique !

Petite aparté sur le sujet de tous ces meubles à bas prix “jetables”, consommateurs astronomiques des ressources.
20 millions de mètres cubes de bois sont utilisés chaque année pour fabriquer des meubles IKEA, soit un arbre coupé toutes les deux secondes.
Xavier Deleu et Marianne Kerfriden pour Arte, “IKEA, le seigneur des forêts”, 2023

Pour en savoir plus, n’hésitez pas à jeter un coup d’œil à ce petit article d’où j’ai extrait cette citation :
https://www.zerowastefrance.org/projet/fast-deco-au-placard/
Je ne peux que vous conseiller, aussi, le documentaire dont elle provient : Ikea, le seigneur des forêts.
Utiliser, réutiliser, ce qui a déjà été produit ne peut donc qu’être une démarche éthique.
Ainsi, utiliser des matériaux issus du réemploi ne renvoie évidemment pas à une forme de déclassement mais bien à une démarche valeureuse et riche de sens. Prendre le temps d’expliquer, d’échanger, de sensibiliser est donc indispensable. C’est ce que nous faisons aussi au Minéstock ! Et d’ailleurs, de façon générale, les plateformes physiques du réemploi (= les matériauthèques) jouent un rôle essentiel dans le dépassement des croyances. Leur existence matérielle permet à chacun·e de se rendre sur place afin de choisir des matériaux après les avoir vus et s’être rendu compte de leur état. Pas de mauvaise surprise puisque pas de réemploi à l’aveugle ! Une image concrète, en dehors des imaginaires parfois chaotiques du réemploi, peut ainsi prendre forme dans nos esprits.

Afin de susciter une véritable adhésion au réemploi, il est indispensable de dépasser la simple acceptation passive pour éveiller le désir.
Bertrand Bousquet, Un réemploi nommé désir, août 2025, Construction21
Cet éveil prend forme notamment grâce au travail de communication qui est là pour donner envie, souligner, sublimer (de façon bien évidemment réaliste) le réemploi. Je pense aussi à nos confrères belges, Rotor Deconstruction (voir ci-dessous). Ils s’investissent dans un travail photographique sensible et esthétique de l’ensemble des matériaux proposés, de quoi éveiller le désir de leur trouver une seconde vie !









En visibilisant la pratique grâce au réemploi manifeste
Les matériauthèques offrent les ressources pour insuffler la pratique du réemploi dans des projets professionnels ou particuliers. En mettant à disposition de toutes et tous les matériaux à réemployer, elles invitent, démocratisent, poussent et donnent envie de faire avec l’existant. Mais elles ne sont pas les seules à jouer un rôle essentiel ! Pensons aux concepteur·ices, architectes, designer·euses, urbanistes, aménageur·euses, … qui créent à partir du réemploi ! Quoi de plus inspirant que des projets “exemplaires” qui témoignent de la pratique en l’investissant de façon visible ?
L’acceptabilité et la désirabilité passent par des récits inspirants. Dans cette optique, les projets et bâtiments démonstrateurs jouent un rôle crucial.
Bertrand Bousquet, Un réemploi nommé désir, août 2025, Construction21



On parle de réemploi manifeste ! Un réemploi exposé, visible, qui se devine au premier coup d’œil. Certains projets sont là pour nous interpeller et nous interroger, tel que le Pavillon Circulaire de Encore Heureux Architectes dont je vous avais parlé dans la première Miné’chronique. L’utilisation de portes, assemblées entre elles, pour faire office de façade rend lisible la démarche de réemploi. Le détournement aide à cette lisibilité tout en engendrant un effet signal puisque le résultat détonne tout particulièrement d’une esthétique conventionnelle. L’idée est donc bien de tester, d’expérimenter pour faire émerger de nouvelles idées voir même une nouvelle esthétique. Une esthétique du réemploi qui se signale par sa différenciation de l’homogénéité de la construction neuve qui emplit le paysage urbain. Ce n’est pas le seul exemple de projet expérimental. Regardez cet abri à vélo édifié à Grenoble en 2017 par des étudiants à l’occasion de la Biennale des Villes en transition. Ou encore cette Tiny House aménagée dans une turbine d’éolienne hors d’usage. Encore une fois, le réemploi est visible et lisible. Des jeux esthétiques non conventionnels prennent forme rendant la production unique, racontant une histoire propre au projet, témoignant du gachi et de la matière qui allait être perdu, visiblisant une démarche vertueuse .
Ces réalisations expriment un statut encore expérimental, une valeur de démonstration nécessaire pour faire sortir le réemploi d’un imaginaire souvent chaotique, misérabiliste ou anarchique.
BELLI-RIZ Pierre, Réemploi, architecture et construction, 2022.
D’autres échelles et envergures de projets permettent d’autant plus de sortir de cet imaginaire péjoratif. Observez cette façade recouverte d’une seconde peau faite de 600 portes palières en chênes massifs qui devaient finir en décharge publique. Cet assemblage, issu d’un gisement provenant d’un chantier à moins de 500m du site du projet fait office de brise-soleil et de brise-vue et surtout “raconte l’histoire du réemploi de la matière”. Démarche exemplaire et démonstrative des multiples possibilités que le réemploi nous offre, tant esthétique que dans l’histoire qu’un projet peut raconter.

Ou bien regardez la façade de ce club balnéaire de luxe, situé à Bali, recouverte d’un patchwork de 6600 fenêtres et volets provenant de l’ensemble de l’archipel, rendant cette architecture visible, patrimoniale et singulière. “Ces espaces uniques, non reproductibles” contribuent à stimuler l’envie de réemployer, de faire à partir du réemploi et ainsi démocratiser et surtout normaliser l’idée d’avoir sous les yeux des projets construits à partir de matériaux réemployés.

En intégrant de façon ordinaire et invisible le réemploi
Ainsi, sur le chemin de la démocratisation et de la normalisation du réemploi, à l’inverse de projets démonstrateurs, certain·es concepteur·ices intègrent des matériaux de seconde main de façon tout à fait ordinaire, voire invisible.


D’après vous, quels matériaux, dans ce projet d’aménagement d’un bar- boutique, ont déjà eu une première vie ? Bonne question n’est-ce pas ? Ici, Rotor a installé des matériaux issus du réemploi de façon tout à fait ordinaire, comme s’ils avaient été neufs. Cette invisibilisation voit le jour car, à première vue, nous ne ferions pas le pari qu’il y ait eu du détournement d’usage. Alors que “Pour n’en citer que quelques-uns, le bar était autrefois un plancher en acajou massif, ses côtés sont recouverts de carreaux de céramique provenant du métro bruxellois, le plafond est constitué du fameux plafond diffuseur de lumière « mille-feuille » démonté dans l’ancien siège de la Société Générale de Banque…” informe Rotor sur son site.
Une banalisation architecturale, une intégration ordinaire voire invisible du réemploi sera sans doute plus courante au fur et à mesure que cette pratique montera en généralité.
BELLI-RIZ Pierre, Réemploi, architecture et construction, 2022.
Plus la pratique se généralise, plus des matériaux pourront être sauvés de la benne, et ainsi plus de matériaux pourront vous être proposés.

De quoi obtenir des projets uniformes, comme l’aménagement du café/librairie du Musée Permeke en collaboration entre Rotor et Design with Sens. Imaginez, ici, plus de 80% des matériaux sont issus du réemploi. Ce résultat esthétique est rendu entre autres possible par l’aspect collaboratif entre les deux structures. Elles ont pu partager leurs compétences et ressources au service du projet. Sans omettre la valorisation des savoir-faire en menuiserie de Design with Sens qui a permis d’obtenir l’aménagement souhaité sans être contraint par le choix valeureux du réemploi.
En se faisant, la pratique s’étend, touche différentes échelles de projets, différents publics pour finalement s’intégrer de façon tout à fait ordinaire dans nos esprits et donc dans nos projets.
Qu’est ce que l’on retient de tout cela ?
Que le réemploi démultiplie les possibilités, raconte une histoire, détient des avantages esthétiques, éthiques et économiques ! Qu’il est tout à fait possible de faire des projets à partir du réemploi de façon tout à fait “ordinaire”. Comme il est bien évidemment possible de faire de l’extraordinaire, ne vous privez pas ! La démultiplication de projets intégrant la pratique engendre un réel effet boule de neige tant dans la sensibilisation, la démocratisation que dans l’aspect logistique. Une pratique qui interpelle et questionne par des choix parfois esthétiques non conventionnels qui visibilisent et lisibilisent une histoire et une démarche. J’espère donc, qu’au fur et à mesure du temps, chacun·unes s’offusquera de découvrir des constructions neuves n’intégrant aucunement du réemploi. Et oui, pourquoi, encore aujourd’hui (alors que tous les écologues alertent de la catastrophe climatique en cours), des immeubles, n’utilisant pas de réemploi, poussent-ils comme des champignons ? Alors que de multiples matériaux pouvant être réemployés sont encore jetés, incinérés, enfouis chaque jour ? Qu’un nombre innombrable de bâtiments attendent d’être habité et/ou réhabilité ? Bonne question.
Il n’est pas normal que des grues jonchent notre paysage
Léa Hobson
