C’est (re)parti pour une nouvelle édition des Miné’chroniques ! Une série de quatre opus vont vous être dévoilés au fur et à mesure de l’année afin de découvrir, analyser, décortiquer, regarder à la loupe le principe du détournement, que ce soit d’usage, de forme, de fonction, d’identité, de valeur d’un matériau, d’un gisement, d’une ruine… Mais une question se pose : pour quoi faire ? Pourquoi et en quoi les multiples bifurcations possibles dans la vie d’un matériau peuvent-elles le sauver ?
C’est ce que nous allons essayer de découvrir maintenant grâce à la mise en avant de références sensibles, de démarches inspirantes et de notions porteuses de sens.
(re)valoriser
Ok, revaloriser, mais cela signifie quoi exactement, entre principe et pratique ? Regardons ce que Solène avait écrit dans la Miné’chronique “Les mots du réemploi 2.2” :
Valorisation
toute opération dont le résultat principal est que des déchets servent à des fins utiles en substitution à d’autres substances, matières ou produits qui auraient été utilisés à une fin particulière, ou que des déchets soient préparés pour être utilisés à cette fin, y compris par le producteur de déchets.
Valorisation matière
toute opération de valorisation autre que la valorisation énergétique et le retraitement en matières destinées à servir de combustible ou d’autre moyen de produire de l’énergie. Elle comprend notamment la préparation en vue de la réutilisation, le recyclage, le remblayage et d’autres formes de valorisation matière telles que le retraitement des déchets en matières premières secondaires à des fins d’ingénierie dans les travaux de construction de routes et d’autres infrastructures.
Le terme valorisation englobe la valorisation énergétique, qui permet in fine de produire de l’énergie, et la valorisation matière, permettant d’obtenir un produit en fin de processus.
Il est donc bien important d’avoir ces définitions en tête alors que l’on va aborder une dimension plus sensible : redonner une place, une valeur à un gisement en termes d’identité et d’utilité.
Une démarche rendue possible, entre autres, par le réemploi avec détournement d’usage !
Par la création inversée
Cette (re)valorisation demande une première bifurcation : celle de retourner le processus de création en l’inversant !
Je m’explique : plutôt que de commencer par une page blanche, de mettre en forme un projet puis de la lui associer une matérialité, inversons le tout ! Le gisement engendre le projet. La matière fait projet ! Ainsi, nous (professionnels comme particuliers) venons tester, explorer, expérimenter, créer à partir de la ressource disponible.

Et certains l’ont fait ! Regardez le collectif Tuyolo. Ils ont récupéré des tuyaux de sprinklage destinés à la benne. Ce gisement à engendré la création de la cabane Tuyol’eau. Elle prend forme grâce à ces tuyaux ainsi qu’avec un gisement de bois de récupération pour le support d’ancrage. Grâce à la matérialité spécifique utilisée, la production devient unique, interroge et intrigue !
Par conséquent, la matière est remise au centre du projet. Tout tourne autour de celle-ci, autour de cette idée simple mais importante de faire avec ce qui est là.
Pour vous inspirer, venez donc au Minéstock, farfouillez dans vos placards, mélangez, combinez, fusionnez, hybridez ! Comme les 5.5 designers ont pu le faire avec leur Cuisine d’objets. Leur idée était d’encourager l’auto-production plutôt que de passer par “un acte d’achat passif et abrutissant.”. Ils ont donc créé des “recettes” pour fabriquer, personnaliser vos propres objets, et à votre sauce ! Cette référence qui, je l’espère, vous donne des idées, montre bien que tout est possible.








Faire avec ce qui est là peut éveiller notre créativité, nous apporter une aide, nous pousser à dépasser le syndrome de la page blanche et surtout redonner une belle et grande valeur à la matière qui devient le point de départ d’une démarche créative.
Par le changement d’échelle
Cette démarche de création engendre une mise en volume du gisement. L’échelle change ! Un gisement jugé sans valeur (aux yeux de beaucoup mais pas pour les esprits curieux/créatifs ni pour Minéka) ou sans usage, se transforme en un volume, un espace, une cabane. Une multiplicité se transforme en unité utile. C’est le cas pour Tuyol’eau où les tuyaux sont assemblés pour former cette cabane mais ce n’est pas le seul projet ! Observons une référence où différents gisements vont être assemblés, fusionnés pour former une unité (plutôt connue dans le domaine de l’architecture et du réemploi) intitulée Le Pavillon Circulaire de Encore Heureux Architectes.
Petite construction singulière, le pavillon circulaire n’a rien de rond. Mais son nom illustre le processus de fabrication qui l’a vu naître, suivant les principes de l’économie circulaire où les déchets des uns sont les ressources des autres.
Encore Heureux Architectes

Cette micro-architecture fut implantée en 2015 sur le parvis de l’hôtel de ville de Paris durant la COP21. L’idée étant d’en faire une “expérimentation architecturale” autour du réemploi des matériaux de construction, il est constitué à 60% d’éléments ayant déjà eu une première vie (qui peut mieux faire ?).

Vous pouvez donc y retrouver, entre autres, 180 portes faisant office de façade (détournement d’usage). L’isolation en laine de roche vient elle d’une toiture de supermarché tandis que les éléments structurels en bois viennent d’un chantier d’une maison de retraite (surplus de chantier)…
Ainsi de suite, les architectes de Encore Heureux ont joué à détourner, récupérer, réutiliser ce qui risquait fort sérieusement de finir à la benne.
Pour couronner le tout, l’installation étant éphémère, après ces trois mois d’implantation, le pavillon circulaire fut démonté puis remonté de façon permanente dans le 15ème arrondissement parisien pour y accueillir le club house de boulistes. C’est donc un nouvel usage qui a pris forme pour une nouvelle vie supplémentaire !
Dans ce projet, la mise en volume et l’assemblage des différents gisements ont été faits en pensant à l’après ! Démontables, (re)montables et donc réversibles ! Cette idée de réversibilité (que nous essaierons de découvrir plus en profondeur dans une prochaine Miné’chronique) est très importante, à garder en tête dans vos projets !

Nous passons donc d’une démarche linéaire (après une première vie, tout s’arrête) à une démarche circulaire où tout peut recommencer, reprendre forme, être remis en volume, retrouver un usage.
Par le changement de statut
Le déchet n’est plus ! Il devient ressource. Cette bifurcation dans le vocabulaire aidera aussi à passer d’une économie linéaire où le déchet (toute substance ou tout objet, ou plus généralement tout bien meuble, dont le détenteur se défait ou dont il a l’intention ou l’obligation de se défaire) à une économie circulaire, où l’on minimise au maximum les déchets en essayant de les transformer en ressources dès que cela est possible !

Le statut se transforme en (re)trouvant un usage, une forme, un sens à ces “déchets” devenus ressources !
Les tuyaux deviennent une structure de cabane, les portes individuelles se transforment en motif de façade. Beaucoup de choses peuvent avoir une utilité nouvelle afin de répondre à nos besoins. La ressource est là, disponible, sous nos yeux, en attente de trouver un usage ! C’est cette disponibilité qui, dans certains contextes, peut être très pratique. Je pense notamment au contexte de l’urgence, quand il faut pouvoir construire, reconstruire, rapidement.
Regardez la Paper Log House, un logement temporaire pour les victimes de catastrophes naturelles , pensée pour être peu coûteuse, construite rapidement et par tous. Devinez quoi ? Pour ce faire, l’architecte Shigeru Ban, s’est servi de caisse de bière remplie de sable pour les fondations de cet habitat !

Dans ce type de situation, l’idée de faire avec ce qui est là fait amplement sens, et fonctionne. Il faut donc le démocratiser dans notre quotidien, étant donné que la production de déchets ou plutôt de ressources est permanente. C’est ce que l’on peut appeler le métabolisme urbain.
pour en savoir plus sur le métabolisme urbain :
Un concept mis en avant par Sabine Barles, chercheuse, urbaniste et ingénieure. “Pour elle, la ville peut être vue comme un organisme vivant qui s’alimente et produit des déchets”. On peut compléter ses dires par la réflexion de Jane Jacobs (1916-2006), journaliste, auteure, activiste et philosophe d’architecture et d’urbanisme constatant que “la nature nous donne déjà les clés d’un système complexe qui met en lien toutes ses ressources pour renouveler ses composantes à l’infini. En considérant les cycles de la matière, pour la nature, « déchet » est égal à « ressource », le déchet n’existe pas. Ainsi, en s’inspirant de ce qui se trouve déjà autour de nous, nous pouvons réduire notre impact sur l’environnement.”
Il convient donc de s’approprier la matière existante, déjà produite pour lui (re)offrir une utilité, un usage actuel. Puisque c’est ça le détournement : accepter un changement et ne pas figer un matériau, un objet, un espace pour une seule et unique fonction.
Un matériau = différente vie = différents usages
Qu’est ce que l’on retient de tout cela ?
Que (re)valoriser la matière c’est lui redonner une valeur, une place centrale, c’est accepter des changements, des bifurcations, c’est bidouiller, combiner, fusionner, assembler, démonter pour construire et reconstruire. C’est aussi modifier nos habitudes créatives en commençant à partir d’un existant et en pensant aux après ! Quoi de mieux pour stimuler notre créativité ?
L’attention à la matière déjà existante permet de diminuer la consommation primaire de ressources tout en évitant l’accumulation de déchets, à enfouir ou incinérer, à la recherche d’une architecture empreinte de sobriété et de justesse
Encore Heureux Architectes
Il faut se servir de « l’occasion de matériaux et les matériaux d’occasion. » comme l’écrit Jean-Marc Huygen pour répondre à nos besoins (de manière frugale !).
